Koltès, mon prince-lumière

À chaque élan d’un nouveau texte dramaturgique, il est mon prince-lumière.

Lettre de Jérôme Lindon, 18 avril 1989

Koltès est le premier auteur dramatique à m’avoir guidé pour écrire du théâtre. Un guide à qui je cède volontiers mes heures d’errance. De celles où naissent mes créations théâtrales, celles qui me font traverser les mondes urbains et lointains, pour en revenir fracassé et hanté d’âmes disparates, jusqu’à leur incarnation.

Chacune de ses oeuvres est comme un filament d’inspiration, un endroit où j’y entrevois la lumière qui me manque.

Alors, cette lettre de son éditeur écrite à sa mère, à la mort de ce fils-comète, comment ne pas la partager avec vous.

Bernard-Marie Koltès (1948-1989) grandit à Metz avant de découvrir le théâtre à vingt ans, bouleversé par une représentation de Maria Casarès. Il écrit une dizaine de pièces majeures — Combat de nègre et de chiens, Quai Ouest, Dans la solitude des champs de coton, Le Retour au désert, Roberto Zucco — marquées par une langue âpre et poétique, des personnages en marge, des rapports de force et de désir. Sa collaboration avec Patrice Chéreau à partir de 1983 fait basculer son œuvre dans la reconnaissance internationale. Il meurt du sida à quarante et un ans, laissant une œuvre déjà considérée comme l’une des plus importantes du théâtre français contemporain.

Madame,
Permettez-moi de vous dire — car il faut que je le dise à quelqu’un — quel déchirement m’a causé la mort de Bernard-Marie. Depuis qu’il y a cinq ans j’ai eu le privilège de devenir son éditeur, ce n’est pas seulement son immense talent que j’ai pu apprécier, mais son intelligence, sa sensibilité, et depuis trois ans ce cran inouï qui nous interdisait tout apitoiement et exigeait des autres la même fermeté dont il faisait preuve en dépit de ses souffrances. Rien n’est plus douloureux à une mère, je le sais, que de perdre son enfant, mais il me semble que dans votre grand chagrin vous avez le droit d’être fière de lui.
Je vous prie d’agréer, Madame, l’expression de ma respectueuse sympathie.

Jérôme Lindon

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